Le Challenge Economique et Social de l’Uberisation

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L’émission Ce Soir Ou Jamais du 11/12/2015 avait pour thème l’impact économique et social du phénomène d’Uberisation. Des échanges et intervenants de qualité (video en fin d’article). Voici quelques réflexions sur certaines des thématiques traitées.

Tout d’abord, une remarques d’ordre linguistique :
Qu’est-ce que « Uberiser » ?

Formule choc pour les médias et élément de langage chez les experts, « uberiser » est utilisé sans distinction pour se référer à 2 choses :

  • Une définition large, liée à l’impact d’un nouvel entrant sur un marché :

Selon l’économiste Charles-Antoine Schwerer, l’ubérisation est communément entendue comme « un changement rapide des rapports de force au sein d’un marché, provoqué par un nouvel acteur de l’économie numérique ». Si on se base sur cette définition, « cela rejoint plutot le terme anglais de disruption« .

  • Une définition plus stricte, en référence au business model de Uber :

Soit la réinvention d’un secteur sous forme d’une place de marché transparente où demandeurs et apporteurs d’un actif précis réalisent des transactions de gré à gré.

Quelle définition retenir ? Il me semble plus intéressant de se référer à sa définition au sens stricte si l’on veut bien saisir et réfléchir les problématiques auxquelles nous confronte l’Uberisation, sous peine de passer à coté du challenge.

 

Quelle est la vraie nature de ces plateformes ?

Les expressions largement reprises selon lesquelles « Uber est leader mondial des taxis sans détenir de voitures » et « Airbnb est leader mondial de l’hébergement touristique sans détenir de chambre d’hôtel » ne traduisent que de manière approximative la nature de ces entreprises.

Il serait plus judicieux de parler « d’opérateurs privés de marchés verticaux« . Si l’Etat est un opérateur public d’un marché hôtelier constitué d’entreprises privées produisant des stocks d’espace d’hébergement nouveaux, alors Airbnb peut être assimilé à un opérateur privé d’un marché constitué de particuliers partageant des stocks d’espaces d’hébergement existants.

Nous sommes passés d’une économie basée sur les stocks et la production, à une économie basée sur les flux et le partage (c’est d’ailleurs pour cela que le professeur Cohen a recentré le débat sur les implications d’une économie circulaire).

Ces marchés privés fonctionnent selon des règles propres censées en maximiser l’efficience : l’offre d’actifs n’est pas soumise à un agrément public délivré à priori mais à des évaluations-notations continues réalisées entre pairs à posteriori; les prix ne sont pas fixes mais évoluent en temps réel afin d’équilibrer l’offre et la demande; etc…

Vus sous cet angle, reclasser ces plateformes en fournisseurs de services technologiques plutôt que les soumettre aux mêmes contraintes qu’un opérateur de taxis ou d’hôtels semble plus logique.

 

Ensuite, une grande partie du débat s’est portée sur la captation de la valeur créée par la plateforme et la situation des « travailleurs ».

L’opinion générale est que le partage de la valeur ajoutée est favorable aux actionnaires, au détriment de l’Etat et (surtout) des « travailleurs ».

« Ils vivent comme des intermittents du spectacle : ils travaillent à la tâche, attendent qu’on les engage, sont sur un catalogue, et leur salaire varie en fonction des notes que leur donne le public. »
Frederic Taddeï

Au lieu de privilégier une approche marxiste en confrontant exclusivement capital et travail, il peut être intéressant d’élargir la réflexion et comprendre avant tout la nature du changement actuel.

2 formes de destruction créatrice à l’origine du nouveau partage de la valeur.

  • D’une part, l’accélération du rythme des innovations technologiques, qui a généré du chômage (à travers l’automatisation), a en offert en parallèle aux particuliers de nouveaux outils pour générer de l’activité et de revenus à travers une économie plus collaborative et circulaire.
    Il me semble que lorsqu’on critique Uber, on confond le symptôme et le problème. Uber offre une solution, certes imparfaite et critiquable, mais à un problème qu’elle n’a pas créée. La réussite de ces plateformes tient avant tout à la crise économique; l’impact de l’automatisation sur l’emploi et la paupérisation des classes moyennes.
  • D’autre part, bien qu’elle provoquent une précarisation du travail, ces plateformes génèrent des externalités positives, de la « valeur environnementale ». Par exemple, l’optimisation des actifs existants et sous-exploités participe à la réduction de la consommation d’énergie nécessaire tant à la production qu’à l’utilisation de nouvelles unités (de voitures ou de logements).
    D’après une étude de la fondation Ellen MacArthur, l’application de systèmes circulaires aux domaines de la mobilité, l’alimentation et le transport réduirait les émissions de gaz à effet de serre de 48% d’ici 2030. Nous avons besoin de moins d’actifs, donc forcément moins de production et de travail, pour répondre à nos besoins (de mobilité ou d’hébergement).
    Ce qui me pousse parfois à m’interroger si, toutes choses égales par ailleurs, nos sociétés ne sont pas vouées à faire un arbitrage entre la sécurité du travail et la durabilité des ressources environnementales…

La précarité du travail est-elle le prix à payer pour une économie et des ressources durables et soutenables ?

Dans cette grande redistribution de la valeur au sein du quatuor Actionnaires – Etat – Travail – Environnement , il semblerait que :
– Les actionnaires, détenteurs des plateformes, ont capté une partie de la valeur jadis dévolue à l’Etat (optimisation fiscale à grande échelle, absence de taxation des échanges entre pairs).
– La nature a capté une partie de la valeur jadis dévolue au travail (la fin de la production de masse, donc du travail durable, et externalités positives de l’économie circulaire).

Or, quand de nouvelles formes de produire et consommer émergent sans que les institutions sociales et économiques n’évoluent (sécurité sociale, droit du travail, éducation…), l’absence d’homogénéité et de cohérence de l’ensemble tend à créer des frictions. D’où les désajustements et les polémiques que nous vivons actuellement.

 

Comment résoudre les problématiques liées à l’emploi et à la fiscalité ?

  • De nombreuses initiatives émergent pour combler les lacunes et gérer les risques de l’uberisation :

Par exemple, face au développement du travail indépendant non-salarié, de nouveaux syndicats apparaissent pour défendre les droits des freelances et leur offrir des produits d’assurance sur mesure (Freelancers Union).

D’autres, sous la bannière du Platform Cooperativism, souhaitent une réinvention de la coopérative pour s’approprier ce modèle de marketplaces en faisant basculer le pouvoir des actionnaires vers les travailleurs.

Certains, voyant le chômage technologique comme un élément structurel, proposent une décorrélation entre notre capacité à produire et notre capacité à consommer à travers la mise en place d’un Revenu Universel de Base pour tous.

Note : Concernant le Revenu Universel de Base, il est ironique de se dire que, porté à son apogée, le capitalisme pourrait avoir besoin de l’Etat-Providence pour subsister…🙂

  • Mais une approche plus libérale de ces problématiques pourrait également être valide :

Comme vu précédemment, le potentiel de ces plateformes tient avant tout à leur capacité à mobiliser une offre conséquente. Leur communauté étant leur principal atout, la concurrence se jouera également sur leur capacité à retenir et satisfaire les apporteurs d’actifs (logement ou voiture). Obligées de solidifier leurs positions à travers des avantages concurrentiels pérennes, elles devraient, à terme, également se concurrencer au niveau des avantages sociaux offerts à leur communauté. Et il n’est pas incongru de penser que de nouveaux types de contrats de travail pourraient apparaître, à mi-chemin entre le salariat et le feelance.

Cette même concurrence pourrait également, à terme, résoudre la problématique de la taxation des échanges entre particuliers : l’opérateur de marché qui sera capable de collecter efficacement l’impôt sur ces transactions, offrant ainsi des garanties aux pouvoirs publics et une sécurité juridique aux membres de sa communauté, en retirera un avantage concurrentiel. D’ailleurs, Airbnb s’est déjà mis à collecter 0,83€/jour de taxe touristique pour les réservations à Paris et travaille avec plusieurs villes sur un schéma similaire.

La capacité du libre marché à résoudre ces problèmes est cependant assujettie à une condition majeure : une parfaite mobilité des apporteurs d’actifs entre plateformes en permettant un transfert du profil et des données. Si une plateforme concurrente à Uber m’offre un meilleur service en tant que conducteur, je dois pouvoir la rejoindre en réutilisant mon profil et mes données (mon image de marque) sans aucun frais (switching barriers). La réputation, construite au fil du temps à travers les évaluations et notations des utilisateurs des dits-services, est une monnaie d’échange essentielle dans un marché où la génération de transactions est basée sur la confiance entre pairs.

Cependant, les mesures concurrentielles citées ci-dessus sont d’autant plus difficiles (et nécessaires) à mettre en place que ces plateformes jouissent d’un effet de réseau majeur, les tendant naturellement vers une position de quasi-monopole.

 

Ces innovations n’ont tout au plus que 5-6 ans d’existence et sont amenées à évoluer. Mais, malgré toutes les polémiques qui les entourent, elles ont l’avantage de nous obliger à repenser notre modèle économique.

 

Ce Soir Ou Jamais :
« L’Uberisation du monde :
Doit-on s’en réjouir ou s’en inquiéter ? « 

Video 1

Video 2

Video 3

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