« La Vie des Salariés » – Extrait de « Anissa Corto » par Yann Moix

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Ci-dessous un extrait tiré du livre « Anissa Corto » de Yann Moix où l’auteur réalise une critique à la fois subtile et féroce du salariat (il a d’ailleurs reçu le prix Renaudot pour son dernier roman).

Dans la rue, il y’avait des milliers d’êtres humains.

Ils se pressaient autour de moi; ils me bousculaient, ils allaient au travail avec une certaine violence envers ceux qui n’y allaient pas. leur manière de me bousculer savait que moi, je n’y allais pas. Ils intégraient à leur bousculade, à leur célérité dans les couloirs du métro où ils convergeaient, telle une flèche géante, tous dans la même direction (celle du travail rémunéré), une supériorité qui semblait dire : « je sais ce que c’est de ne pas en avoir, mais moi j’en ai ».

Les salariés ont une manière bien à eux de bousculer. Tout est dans l’épaule. Ce sont des épaules spéciales. Des épaules rémunérées. Elles sont comme greffées sur cette chair qui fait des chèques, en endosse, possède des « tickets-restaurant ».

Oui, les autres avaient un salaire. Les autres avaient un métier. Des milliards d’êtres humains étaient nantis d’une profession.

Sans doute, j’avais été distrait quelques instants, et le monde entier en avait profité pour trouver du travail derrière mon dos. Peut-être même y’avait-il eut une grande journée spéciale où des métiers, des professions, des responsabilités, des vocations, des statuts, des bureaux, des avantages, des salaires, des emplois du temps avaient été distribués aux gens sans que j’en fusse informé.

Comme chez Aristote la pierre est faite pour la chute et la fumée pour s’élever dans les airs, il m’apparut bien vite que l’être humain était destiné au salariat. Il fallait que ça tombe à la fin du mois.

Le matin, ils s’engouffraient dans le métro. A midi, ils s’engouffraient dans des cantines. Le soir, Ils rentraient s’engouffrer dans leur famille; un peu plus tard, ils s’engouffraient au fond de leur lit. Le week-end, ils s’engouffraient dans des salles de cinéma pour voir les films que d’autres engouffrés leur avaient conseillé d’aller voir. Je ne croisais que des engouffrés. Les engouffrés aimaient parler de leurs salaires; ils les comparaient.

Les engouffrés possédaient un bureau, avec un téléphone dessus. Lorsque je faisais un numéro de téléphone au hasard, je tombais toujours chez un engouffré ou une engouffrée.Ils me rappelaient parce qu’ils possédaient un « mouchard ». Les engouffrés avaient toutes sortes de cartes étranges, souvent à puces : des cartes pour le cinéma, pour la FNAC, pour la Sécurité Sociale, pour les parkings, les engouffrés étaient des abonnés. Ils étaient abonnés à l’existence. La vie était pour eux une prestation de service. Ils avaient demandé sur le destin une petite ristourne, un petit avantage, que Dieu leur avait volontiers accordé : celui de ne pas faire trop de bruit, de posséder une voiture et d’être anonymes dedans.

Ils collectionnaient les points de vie comme les points Carrefour, les bonus Auchan. les engouffrés ne savaient pas que d’autres formes de vie étaient possibles. Soit en gagnant moins d’argent, très loin d’ici, et en étant un petit peu plus heureux; soit en gagnant plus d’argent, tout près d’ici, et en étant un tout petit peu moins malheureux.

Nous sommes tous des engouffrés. Notre originalité est partagée par des milliers d’autres. Révoltés ? Nous nous engouffrons dans l’erreur. Géniaux ? Nous nous engouffrons dans une mégalomanie banale. Artistes ? La singularité, elle aussi, est devenue un gouffre. Le moi est désormais un nous. Nous sommes des clones du voisin, des modèles du collègue.

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